Interview: David Bartholomé (Sharko)
Sharko remue la scène pop rock
belge de son surréalisme et de son
humour. Le groupe sera la tête d’affiche de la Manifiesta du 25
septembre. Rencontre avec David Bartholomé, chanteur et bassiste du
groupe.
Julien
Versteegh
Source: Solidaire(...)
David Bartholomé, tu es le chanteur du
groupe Sharko. Parle-nous de ce projet.
David Bartholomé. Ce groupe existe depuis
une dizaine d’années et a déjà fait cinq albums. Nous sommes plus
connus en Belgique que dans les autres pays, et surtout en francophonie
ou à Bruxelles. Ailleurs, c’est plutôt fugace et, bien que nous ayons
fait le Pukkelpop en Flandre, nous y sommes moins connus.
C’est du pop rock alternatif avec des relents
surréalistes. On ne se limite pas au genre rock, à la ballade folk ou
au petit single calibré FM. On essaie d'avoir un spectre plus large
avec tout ce que le surréalisme peut comporter, cette folie ambiante
que je revendique.
Tu viens de Wallonie, tu habites Bruxelles et tu chantes en anglais.
Un surréalisme à la belge donc…
David Bartholomé. C’est un peu bizarre de
parler de Belgique aujourd’hui. Cette espèce de complexe d’infériorité,
qui néanmoins ne peut cacher un fort engagement à exister, est
significative du surréalisme à la belge. On a une folie qui sort d’un
côté ou de l’autre et cela m’amuse beaucoup.
David Bartholomé, enfant d’Arlon, quel est ton parcours ?
David Bartholomé. À la base, je voulais
faire du cinéma car j’étais fort touché par les images quand je
regardais un film. Je voulais comprendre. Mais je me suis rendu compte
que faire un métier dans le cinéma était très difficile et qu'il y
avait d’autres moyens de canaliser mes sentiments. La musique est
arrivée très tôt. Mon frère avait une guitare et je chipotais dessus.
Je me suis rendu compte que je pouvais inventer de la musique. L’étalon
pour moi, c’était de voir une scène qui me touchait dans un film et
d'essayer d’exprimer une émotion semblable.
J'ai eu une enfance assez bizarre aussi. Ma mère
était aubergiste à l’auberge de jeunesse d’Arlon. C’était l'époque post
68, en pleine vague hippie et pré-punk. On voyait des tas de gens
passer, des gens de 35 ou 40 ans avec leurs enfants, mais cela n’a pas
duré car le mouvement s’est usé. Les gens ont été par la suite plus
attirés par les grosses infrastructures à Luxembourg ville.
J’avais des rêves naïfs : c’était ou Londres
ou les
États-Unis. Et finalement, cela a été les États-Unis, sur la Côte
ouest. Dans ma naïveté et vu mon manque de connaissance des mœurs et du
milieu, je m'étais dit que pour percer, il fallait un manager, un
agent, une maison de disque, un producteur financier, bref être
encadré, bien avant d'avoir la substance, la chanson. Aux États-Unis,
j’ai découvert que c’était beaucoup plus accessible qu’ici, c’était
d’abord ton caractère qui faisait que tu étais entouré. C’était le sens
normal de ce que j’aurais dû penser à la base. Il y avait des endroits
avec « open mic » où tu as dix minutes pour convaincre sur
deux
chansons. C’était fascinant de voir qu’en dix minutes je pouvais
toucher et convaincre sans aucun encadrement. Il y avait un bouche à
oreille qui parlait « du petit gars d’Europe à l’anglais
scolaire ».
Qu’as-tu retenu de cette expérience ?
David Bartholomé. Une culture du
divertissement qui n’existe pas ici. On est capable de reconnaître le
talent beaucoup plus facilement. Si tu crois en toi ou en la
subjectivité d’un rêve, c’est rarement cassé par les autres. Les
premières semaines après mon retour, je me suis dit que ce serait
simple de percer ici. Il y avait l’ancien Bièrodrome à Ixelles ou
l’Amour fou : c’était les cafés que je connaissais. Mais je me
suis
rendu compte que c’était impossible : les gens, je les faisais
chier,
ils me prenaient pour un mendiant emmerdeur. Il n’y avait pas de
dynamique. Je me faisais jeter.
Pourtant cinq albums plus tard, Sharko est très demandé.
David Bartholomé. Il a fallu un
chausse-pied, le Concours Circuit, la porte ouverte où l’on défendait
son projet devant des professionnels. On était dans l’ère post Deus et
tout cela prenait. Sans cela, je ne sais pas où je me serais retrouvé.
Une presse élogieuse, deux prix Octave, une page dans Le Monde.
David Bartholomé. Ce n’est jamais installé.
Tu peux te retrouver au festival de Bourges avec beaucoup d’emphase et
l’album suivant, tout capote.
Il y a eu les premières parties de Muse, d’Arno, de Vénus…
David Bartholomé. Oui, mais tu te rends très
vite compte que tu peux passer d’un extrême à l’autre. C’est comme le
bateau, tu as la voile, une structure solide, le vent et pourtant ça
n’avance pas. Rien n’est acquis. Je me méfie des gens qui parlent de
carrière, qui s’installent dans un confort matériel ou immatériel. Ces
gens-là se cassent la gueule. Que veut dire une carrière de nos
jours ?
Les médias australiens disaient de Sharko que c’était l’équivalent
des Beatles plus Police. Elogieux quand même.
David Bartholomé. Je me souviens de cet
article. C’était hallucinant d’avoir cette reconnaissance très
lointaine et surtout de la part d’un monde anglophone qui s’intéresse
un peu plus aux paroles qu’ailleurs.
Au delà des cinq albums, Sharko est très reconnu pour ses concerts
qui ont la pêche. Cela t’apporte quoi la scène ?
David Bartholomé. La scène, c’est la vie.
C’est un spectacle vivant. Je ne suis pas Patrick Juvet qui fait
Europe 1 et RTL et qui va à Ibiza. J’ai besoin de travailler la
matière, j’ai besoin de jouer, de me mettre en danger dans le jeu,
d’essayer des choses, de travailler l’énergie. Sur scène, je suis un
cordonnier qui travaille le cuir. C’est de l’artisanat.
Au quotidien, quelle place prend ton travail musical ?
David Bartholomé. Je n’ai pas un train de
vie de fou. Je n’ai pas de quoi m’acheter des biens, mais si je fais
attention, je peux en vivre. Tout cela est une question d’optique de
vie, c’est un choix aussi. Je ne pense pas que je pourrais imposer ce
train de vie à une famille par exemple. J’ai le sentiment que je
travaille moins qu’il y a 5 ans, parce qu’il y a 5 ans, je me levais
avec cette rage, cette énergie. Aujourd’hui je me rends compte qu’il ne
faut pas être aussi tendu et que les idées peuvent arriver dans la
détente.
En 2009, il y a eu le dernier album. D’autres
projets en cours ?
David Bartholomé. On jette des idées pour
un
prochain album avec un nouveau batteur. Le guitariste Teuk a son projet
parallèle. J’ai envie aussi de monter un projet parallèle avec une très
grande liberté dans ce que je fais et quand je le fais. En solo. J’ai
eu une phase où j’imprimais cette liberté aux autres membres et c’était
mal vécu. Je l'ai compris. Un jour j’avais envie tout faire acoustique.
Le batteur disait « Qu’est-ce que je fais moi ? »
J’imposais un choix
de chansons, des gags…
Sharko c’est pourtant un collectif.
David Bartholomé. J’écris les chansons et
j’imprime la direction. Mais il y a un collectif dans les lumières, la
guitare de Teuk et la batterie. Cela reste une démocratie. Je ne peux
pas dire des blagues à tout bout de champ, le guitariste va dire
« Je
me fais chier, qu’est-ce que tu fous ?».
Tu entretiens le site de Sharko (www.sharko.be) avec un journal quotidien où tu
reprends les expériences du jour, la genèse des chansons.
David Bartholomé. C’est une ligne oblique de
ce que je ne retrouve pas spécialement dans le milieu. Tous ces plans
coms sur Facebook, sur les sites officiels ne reprennent pas la
réalité. Si un concert se passe mal, j’ai envie de le raconter, je
trouve cela rigolo.
Et cette rencontre avec Didier Reynders ?
David Bartholomé. On m’en a beaucoup parlé
et je me suis rendu compte à quel point, en Belgique, il est difficile
de parler d’homme politique sans franchir la ligne. Moi, le monde
politique ne me touche pas. Reynders avait cette opportunité de se
faire prendre en photo avec Sharko. Mais moi, je me suis posé la
question de savoir ce que cela allait lui apporter : les gens ont
dû se
dire « C’est qui, ce mec à côté de Didier Reynders ? ».
La crise politique que traverse actuellement notre pays, cela te
touche ?
David Bartholomé. Cela me touche évidemment
parce que j’ai été élevé dans le cadre d’un pays et maintenant je sens
qu’inexorablement on va vers le séparatisme. Je ne vois pas comment
cela se passerait autrement. C’est triste. On m’a éduqué à l’école dans
l’idée d’un pays, dans une union. Mais maintenant c’est de pire en
pire. Les familles qui veulent s’installer en Flandre et qui ne peuvent
pas, cela m’horripile. Cela ne peut que mal se passer. On fait de la
fumée pour éviter de voir le feu. Maintenant il y a des faits
révoltants comme le fait pour un francophone de ne pas pouvoir
s’acheter une maison en Flandre. C’est choquant.
Sharko le 25 septembre à Manifiesta. Une envie particulière d’y
jouer ?
David Bartholomé. Notre agent nous a
expliqué que c’était un peu une fête de l’Huma à la belge.
Exactement, c’est le but. Une grande fête de la gauche à la gauche
du PS, autour du journal Solidaire.
David Bartholomé. Ma première réaction a été
de dire non. Parce que j’ai toujours refusé de m’associer à un courant
politique. J’estime que ce que je produis comme musique n’a aucune
prétention politique. Mais notre agent nous a expliqué que c’était à la
base une fête populaire et qu’en marge du sens politique, il y avait
une sorte de réponse populaire. J’ai visité le site de la fête et cela
semble bon-enfant, pas extrémiste et il y a quelque chose qui m’a
touché. C’est comme les vacances FGTB. Une fois que t’es dedans, les
gens sont en vacance, point barre.
Ce qui t’attire c’est donc de rencontrer le public.
David Bartholomé. Oui, j’imagine que ce sera
très festif avec des stands de merguez, des gens qui feront du djembé…
Avec un public très mixte.
David Bartholomé. Oui, cela m’attire aussi. Et le fait que cela
soit à Bredene m’a semblé très intéressant comme idée.
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